La famille qui m'accueillait chez eux, dans ce nouveau milieu, pour moi, déstabilisant, se nommait Schmidt.Un nom aussi commun en Allemagne que Tremblay au Saguenay! Il y avait Herr Hans Schmidt, Frau Frieda Schmidt, le jeune Jan Schmidt et Anja Schmidt, une jeune femme comme moi de 18 ans et des poussières. Nous allions ensemble à l'Université de Hamburg.
Cela étant dit, la maison des Schmidt se situait à quelques dizaines de minutes du campus universitaire et à trois stations de métro du centre-ville de Hamburg.
J'arrivai le deux septembre à l'aéroport et fût accueillit à bras ouvert par Anja qui m'attendait depuis notre dernière et première rencontre à Munich durant l'été. Elle était pétillante de joie et complètement emballée de me voir. Je l'étais tout autant qu'elle, à dire vrai ! Anja était une fille qui avait une façon de pensée proche de la mienne et le rapprochement entre nous deux se fit rapidement. Bientôt, l'on ne voyait pas l'une sans l'autre. Nous étions de vraies soeurs. Presque tous les soirs, nous parlions jusqu'à "pas d'heure" sous prétexte que l'on pratiquait mon allemand, car c'était bien le but premier de mon voyage ! Toutes les deux, nous appréciions la musique et le cinéma. Souvent, nous passions des journées à regarder des films et chanter à tut tête les hits du jour à la radio ! "Krone Hits : Wiiiiir sind die meiste Musik" criait-on à haute voix avec l'animateur radio !
Le premier mois passa très rapidement et sans même que je m'en rende compte octobre pointait timidement son nez, mais s'affirma clairement avec une baisse de température drastique.Nous dûmes mettre nos jolis manteaux d'automne spécialement achetés pour l'occasion durant les vacances d'été.
Le premier jour d'octobre sera gravé dans ma mémoire à tout jamais. Je revenais de l'école, c'était un mardi. Je marchais à travers le parc, sans vraiment me concentrer vers où je me dirigeais. Les écouteurs bien enfoncés dans mes oreilles, j'avançais d'un pas décidé vers je ne sais où, bien confortable dans ma bulle de chaleur. Je sentais très bien ma respiration faire de la fumée et ça faisait mon bonheur. Quelle agréable sensation, non ? Sentir le froid extérieur se frapper contre la chaleur du corps ! Ich werde dich lieben... Je regardais à droite, sur le lac, les canards se secouaient les ailes. dich lieben bis zum Tod... Je ne me rendais plus compte que j'étais en Allemagne. Werd ich lieben... J'étais de retour chez moi. bis ans Ende der Welt... Je chantais à voix haute, je ne pensais qu'à moi. Die Menschen werden sich lieben... Peu importe ce que je chantais, ni comment non plus. Vergessen und lie... BBANGG ! Arrrghh ! J'avais frappé un mur, ah non, c'était quelqu'un ! Sortie de ma rêverie un peu plus brusquement que prévu, je m'excusai d'abord péniblement, puis je levai les yeux vers la personne, mais je m'arrêtai au pantalon, oh non ! c'était un gars ! Devant le ridicule de la situation, je sentis mes joues s'empourprer et je changeai mon regard de direction... mais vers où ? Je ne pus que regarder mes pieds, comme une enfant. Je me trouvai alors incroyablement stupide. C'est à ce moment-là qu'il parla pour la première fois :
- C'est du Nena ?
Un peu interloquée par ce commentaire absurde, je pris quelques secondes avant de balbutier à l'affirmative :
- Ou... oui, oui. Ich Werde Dich Lieben.
- Ach nee ! J'aurais parié !
Soudain, l'intonation de sa voix me donna l'impression d'un déjà vu. Je levai finalement la tête jusqu'au visage. C'est là que je compris pourquoi. Il me fit un grand sourire et il tendit la main :
-Bill.
J'allais lui lancer un " Oui, je sais ça ! " ou "C'est peu commun pour un Allemand !", mais je me retins. J'embarquai plutôt dans son jeu de l'anonymat qui devait être dû à mon accent. Ou alors, au fait que je n'ai pas fait de crise d'hystérie au milieu du parc, c'était aussi une possibilité. Peu importe, il était là et me tendait la main poliment. Je ne savais pas à quoi engageait cette poignée de main, ni quels étaient ses intentions derrière ses allures inoffensives, mais ce jour-là, à ce moment-là, ma rationalité avait disparu et cela, je ne le regretterai jamais. Nos mains se serrèrent et je lui dis mon nom à mon tour: "Caroline". Du coup, il sembla être satisfait de ma réponse et je cru bon continuer mon chemin, car mon coeur battait à tout rompre, d'embarras, d'excitement et d'humiliation. J'avais bien chanté à tue-tête et foncé violemment dans lui. J'en oubliai même la langue, il me fallait tous les efforts du monde pour lui répondre avec un allemand crédible.
Juste lorsque j'aillais entreprendre un pas vers la rue Königestrasse, il m'appela par mon nom et me demanda :
- Tu es pressée ?
Il eut un mouvement maladroit avant de recommencer:
- Euh... je peux te tutoyer?
Je dus repasser la phrase une centaine de fois en boucle dans ma tête avant de comprendre ce qu'il m'avait dit. Mes émotions bloquaient l'accès à mon cerveau et tout mon corps était sur le mode "panique". Allez savoir pourquoi, c'était peut-être parce qu'il était la plus grande célébrité d'Allemagne ? Je ne saurais vous dire, mais les probabilités étaient très fortes.
- Ah ! oui, oui, c'est correct.
Il sourit encore une fois. Que je devais avoir l'air bête !
- Alors, es-tu pressée ?
- Je... non.. Je dois retourner chez moi seulement pour l'heure du souper...
- Je..., il rit, j'allais à un petit café au coin de la rue. Veux-tu m'accompagner ?
- Ah, c'est gentil, mais je n'aime pas le café.
Je lui souris, mais je me sentis plus stupide que jamais, mais c'était dit, c'était fait. Je venais de refuser l'invitation d'un des jumeaux célibataires les plus en vue d'Europe.. et peut-être du monde.
(écouter la chanson : Ich Werde Dich Lieben)



