Je n'ai jamais rien demandé à la vie. Elle m'a toujours apporté ce dont j'avais besoin et je m'en satisfaisais amplement. Rien ne me manquait, rien ne me faisait désirer. J'avais l'impression d'avoir tout déjà essayée. Je n'avais pas de rêve de grandeur, la popularité m'était inconnue et la richesse était une matière qui ne m'intéressait pas. Ma vie a toujours été simple, dans la modération. Je vivais ma vie sans me poser de questions et j'embarquais tête première quand les opportunités se présentaient à moi. Rarement, je suis allée vers elle. Rarement, je me suis remise en question.
Soudainement, j'avais envie... J'avais tout d'un coup le désir d'avoir, de goûter, de sentir de nouvelles choses. Je me posais des questions, pensaient à mon futur, à la vie en générale. Je revoyais ma vie sous un nouvel angle. Je croyais en un nouveau dieu, moi. Moi, aidé par un merveilleux concours de circonstances et de hasard, le Destin. Celui que je traçais chaque jour, à chaque décision que je prenais, à chaque pas que je faisais, à chaque mot que j'écrivais, à chaque seconde que je respirais et à chaque émotion que je vivais.
Pourtant, mon côté rationnel me tapait les doigts. "Reste neutre, disait-il, reste neutre !"
C'était impossible. J'avais le vent dans les voiles et j'avançais à toute allure vers un avenir qui m'était inconnu pour la première fois... pour la première fois de ma vie, j'avais perdu le contrôle. Et j'aimais ça.
Inconsciemment, je demandais... je demandais... de le revoir. Sans le chercher, mon âme vibrait d'envie de le revoir, je voulais croiser son chemin à nouveau !
Anja remarqua -évidemment!- ce léger changement qui dans ma tête avait l'ampleur d'une bombe atomique...
***
Le lendemain, lorsqu'Anja et moi marchions sur la rue principale pour retourner chez nous, elle me fit pensivement une remarque :
- Tu sais, Frei. Depuis toutes ces années que j'habite à Hamburg, je n'ai jamais croisé, ni même vu un membre du groupe... et toi, en l'espace d'une semaine et demie, tu le rencontres deux fois ! Sérieusement, soit tu as beaucoup de vaines, soit la vie t'envoie un signe !
Je ne lui répondis pas et je ne crois pas qu'elle attendait une réponse non plus, mais cette remarque me fit beaucoup plaisir.
***
Je croyais que ces rencontres n'étaient pas le fruit du hasard, mais l'oeuvre du Destin, du mien. Ce n'était pas pour rien que j'avais choisi ce chemin et ce café-bistro plutôt qu'un autre... J'étais persuadée que je le reverrais bientôt.
Deux longues semaines passèrent avec l'infime espoir que je le reverrais traverser la rue, acheter un café, marcher dans le parc, mais il n'y était jamais. Introuvable. Vers la fin de la deuxième semaine, je l'hallucinais littéralement partout. Puis subitement, j'arrêtai complètement d'y penser, je fis mon deuil de mon destin qui m'avait joué un mauvais tour. Ah qu'il était méchant !
Malgré tout, la vie continuait son cours et les professeurs continuaient les leurs aussi ! Mes travaux s'empilaient sur le coin de mon bureau et je tentais de suivre la cadence de peine et de misère. Je tiens à dire que mon allemand était loin d'être parfait et j'avais encore de la misère à bien rédiger mes travaux. Heureusement, Anja passait derrière moi pour corriger mes fautes !
Un soir, alors que je travaillais avec elle sur la table de la cuisine et qui Frau Schmidt faisait le souper, aidé du petit Jan - quatorze ans ! -, Anja me demanda :
- Au fait, as-tu amené le livre de français que tu lisais la semaine dernière ?
- Ah zut ! Je savais que j'avais oublié quelque chose ! Il est dans ma case, à l'école.
- Ce n'est pas grave, je vais aller le chercher...
- Non, je vais y aller. C'est ma faute.
Frau Schmidt nous coupa :
- Les filles, le souper est presque prêt. Vous finirez tout ça après. Rangez vos choses et mettez la table.
Nous fîmes ce qu'elle nous demanda immédiatement. Nous soupâmes tranquillement et à huit heures, je quittai à pied pour l'Université.
L'école était toujours ouverte le soir, mais j'avoue qu'un frisson me traversa l'échine quand j'entendis mes pas faire écho dans le corridor. C'était comme un film d'horreur ! Peu importe, je me rendis à ma case au deuxième étage. Je pris mon livre rapidement et fit de la marche rapide jusqu'à un corridor plus éclairer. Je me faisais des peurs, c'était le silence dans l'école mise à par moi et les néons qui faisait le même bruit subtil et agressant. C'est là que j'entendis une case claquée, bien normal, mais je sursautai sévèrement. Mon coeur avait arrêté de battre complètement ! Je passai donc très vite devant le couloir adjacent. Là se trouvaient les responsables de mon arrêt cardiaque, mais ne les regardai même pas.
À ma plus grande surprise - et frayeur ! - j'entendis des échos de pas me suivre dans le corridor et s'arrêter :
- Caroline ?
J'arrêtai tout ce que je pouvais être en train de faire : marcher, penser, respirer, exister...
Cette voix... familière et inconnue, toujours la même, qui hante mes pensées pour quelques phrases adressées à mon endroit.
"Est-ce que je me retourne ou je continue mon chemin ? Suis-je assez folle pour continuer et l'ignorer ? pensai-je."
Je sentis mon pas se déplacer vers l'avant comme pour continuer à avancer, mais ma tête tourna au dernier moment et je me retournai vers lui. Il ne devait pas être certain que ce soit moi, car lorsqu'il vu mon visage, il sourit. Je ne pus même pas m'empêcher de lui sourire en retour.
Une autre voix s'éleva du corridor. Je ne le voyais pas :
- Tu joues à quoi, là ?
- Attends-moi, deux minutes.
Il s'adressa alors à moi :
- Qu'est-ce que tu fais ici ?
- J'avais oublié un livre, ici.
J'avais dit cette phrase comme si ma réponse était une évidence même, mais ce n'était pas le ton que je voulais lui donner. Je repris sur-le-champ, sans faire de pause :
- Et.. et toi ?
Il eut un sourire un peu gêné, il regarda au sol et revenu vers moi. Ce n'est qu'à ce moment que je remarquai qu'il n'avait pas ses immenses lunettes pour lui cacher les yeux, ni son gros pull ni sa tuque, il était lui-même et décontracté. Ses yeux vinrent chercher les miens et ils me volèrent une parcelle de mon coeur qu'il toucha du premier coup. Ça ne fit pas mal, au contraire, c'était comme si l'esprit s'envolait, mais que le corps restait au sol incapable de bouger. Ses yeux marron me fixaient avec intensité et son petit sourire gêné était mignon à en mourir :
- J'ai un cours du soir d'anglais.
- C'est qui celle-là ? lança l'autre d'une voix impatiente.
- Tagueule et attend.
- Bon si c'est comme ça, je vais t'attendre dans l'auto et ne sois pas surpris si elle n'est plus là !
- C'est ça, c'est ça !
Je demandai :
- Tu ne ferais pas mieux de partir maintenant ?
Il sourit apparemment amusé :
- Non non, je connais mon frère, il ne fera jamais ça. Il sait que s'il me fait un sale coup... ma vengeance va être pire !
C'était donc son jumeau dans le corridor ! Tiens, tiens, très intéressant ! pensai-je. Puis, il y eut un autre de ces silences où je ne fis que sourire timidement à son commentaire.
Je ne savais pas vraiment quoi lui dire, nos rencontres étaient si courtes et anodines que je n'avais jamais eu le temps de penser à la prochaine conversation. À ce moment précis, devant lui, aucun mot ne me venait à l'esprit. Et soudain, la réalité me sauta au visage :
Je savais beaucoup de choses sur lui, plus qu'il ne pouvait se l'imaginer ! Il y avait un an de cela, à cette époque, j'étais une très grande fan de ce groupe. Je savais tout sur eux, TOUT. C'était même grâce - ou à cause !- d'eux que j'avais découvert ma passion pour la culture allemande et si je me trouvais en ce moment-là en Allemagne, c'était de leur faute.
En fait, je le connaissais indirectement. J'avais vu des photos de lui étant très jeune, voir même bébé et j'avais suivi son parcourt de vie à partir de l'âge de treize ans, à maintenant. Je savais ce qu'il aimait, ce qu'il détestait pour mourir, à quoi il était allergique, ce qui le faisait sourire, ce qui le rendait de mauvaise humeur, ce qu'il faisait dans ces temps libres... Sans jamais l'avoir vu de mes yeux, je savais qu'il avait trois tatous, deux piercings, à quel âge il les avait eus et à quoi ils ressemblaient. Je savais sa date de fête, son âge, sa couleur naturelle de cheveux, sa marque préférée, son artiste préféré, sa matière scolaire préférée - et celle qu'il haïssait aussi - son plat préféré, ce qu'il aimait chez une fille, à quel âge il avait embrassé pour la première fois, je savais le nom de cette fille, de sa mère, de son père, de son beau-père, de son chien, je savais ce qu'il pensait de ceci ou de cela...
Lui me voyait pour la troisième fois dans sa vie. Je lui étais totalement inconnue. Il connaissait mon nom, il savait que j'allais au café étudiant, que je lisais des livres dans une langue étrangère et s'il avait un peu le sens de la déduction : que j'étudiais à l'Université de Hamburg. Et c'était tout.
C'est à ce moment que je compris l'immense précipice qui nous séparait.